III - Essayage de récits, fabrique de la danse
CAPTATION VIDÉO

« Voir ou ne pas voir une captation vidéo en danse, that is the question. » Pour Jean-Romuald, un garçon de son âge, la tentation a pris la forme d’un lien envoyé par Mickaël. Notre correspondance avait commencé quelques mois plus tôt ; nous parlions d’une pièce en fabrique sans que je puisse en voir le travail. Je l’imaginais, je l’entendais se construire, sans jamais avoir assisté au moindre temps de création. Rester dans l’attente ou rompre le suspense ?
J’ai tenu quelques jours. Puis j’ai cliqué.
À l’écran : une étape de travail présentée au Festival d’Avignon 2025, à La Belle Scène Saint-Denis. La pièce existait désormais sous mes yeux. Provisoire, certes, mais déjà fixée, et surtout : déjà vivante.
L’émotion, elle, restait en suspens : le lien numérique ne restitue pas le lien invisible de la coprésence artiste-spectateur·ice. Ce corps-à-corps qui fait lien-à-lien. Derrière l’écran-sans-lien, il y eut, cela dit, ce moment furtif de regard me liant à Jean-Romuald. Un regard qui, l’espace d’une seconde, semblait traverser l’écran pour m’atteindre. Un regard très bref, puissant parce que très bref.
Les premiers écrits de Mickaël raconte ce regard éclair, « Jean-Romuald vous regarde rarement dans les yeux, mais quand c’est le cas et qu’il vous sourit, c’est un renversement qui s’opère. » Au début de leur relation, Mickaël s’amusait même à se baisser pour se placer dans l’axe de son regard, à hauteur d’yeux. Il descendait parfois jusqu’au sol pour rejoindre la direction de ce regard.
Désormais, il n’a maintenant plus besoin de se baisser pour aller le regard de Jean-Romuald : le danseur a tellement changé depuis le premier jour de création. Mickaël en témoigne : c’est bouleversant d’assister à ces transformations.
Cette scène du regard — nommée « play-back » par les artistes — s’est créée dès les premiers jours de répétition, sans que Jean-Romuald en soit fan. Peut-être ne pratique-t-il pas ces play-back filmées qui inondent les réseaux sociaux, souvent en y ajoutant une dimension performative ou humoristique ? Dans la pièce, il y interprète la chanson de TheFrenchKris Un garçon de mon âge et chante « Moi aussi je pleure / Vous savez ? / Un peu comme un / Garçon de mon âge / J’ai peur / Un peu comme un / Garçon de mon âge / Je suis rempli / De doutes / De trop de questions / Finalement un peu comme un / Garçon de mon âge »
Jean-Romuald n’aimait pas du tout ce play-back. Mickaël, lui, l’adorait. Probablement parce qu’il savait que le play-back était un bon moyen d’amener le public à regarder ce regard. Il se souvient de ce moment précis : « Je lui disais : jamais je ne te forcerai. Mais pour cette présentation, s’il te plaît… fais le play-back. Si c’est nul, promis, on l’enlève. » Le moment arrive. Les regards sont là — quelques éducateur·ices, l’équipe de l’Échangeur. Je demande : “Ah ! avec Jean-Romuald, on a une question : qu’est-ce que vous pensez du play-back ?” David, un des éducateur, a réagit spontanément : “Si vous gardez une chose, c’est ce moment-là.” Je me tourne vers Jean-Romuald : “On ne l’a même pas payé”. » On imagine un rire général. Et un accord général : ils ont gardé le play-back et ce regard à faire trembler une foule. Ce moment était déjà une vraie bascule dans le spectacle lors de sa présentation à Avignon. Il restera a priori une vraie bascule dans la création finale.
J’appris sur le tard que ce regard était « écrit », comme on dit en langage chorégraphique. Regard plein phare — dirait-on en langage spectateur·ices. Regard tableau — peut-être côté plasticien. Un regard qui m’oblige à devenir peintre pour tenter de le dire. Me voilà assigné peintre puisque, à ce jour, les mots n’ont pas la justesse pour dire ce que j’ai vu et ce qui me traverse. Et parfois j’aspire au déchiffrement collectif pour trouver les mots justes qui diront le regard de Jean-Romuald. Nous ne serons pas assez de cent spectateur·ices pour nommer, saisir ce regard saisissant, et poétiser ce regard ébouissant. Seuls des mots énivrants de spectateur·ices-ébloui·es pourront traduire ce qui se joue à cet instant. Entre l’éclat de ce regard et celle du langage s’ouvre un long chemin — peut-être plus long que la vie même de la pièce. Dans dix années, l’on se posera la question : que reste-t-il de ce regard, maintenant que l’on a tout oublié ?
PREMIÈRE RENCONTRE MICKAËL/JEAN-ROMUALD

Corbeil-Essonne. Un théâtre. Une scène immense. Un homme-au-T-shirt-jaune se tient debout. C’est Jean-Romual. Près d’un autre homme-aux-lunettes-jaune. C’est Mickaël. Qui prend la parole.
Au CND, il y a plus d’un an. Au CND, on s’est rencontré. Dans un atelier, au CND. A Pantin, au CND, dans un atelier, il y a plus d’un an. Avec Alice, il y a plus d’un an. Alice dans l’atelier à Pantin. Au CND avec Alice à Pantin dans un atelier, on s’est rencontré. Avec Alice il y avait aussi Manon on animait Pantin tous les trois dans un atelier du CND. C’était très joyeux le CND de l’atelier, Pantin arrivait à nous réunir et tu arrivais le lundi matin. Tu es quelqu’un d’assez réservé à Pantin, discret dans le CND de l’atelier mais quand tu commences à danser dans Pantin tout l’atelier est émouvant. Danser la semaine à Pantin avec ton émotion à danser n’a fait que conforter cette envie de poursuivre l’aventure à Pantin de l’atelier, qui a duré une semaine d’émotion.
J’ai tout de suite parler à. Tout de suite. Manon/Marie-Laure/Mathilde. Avec qui on travaille tout suite. Quand il faut parler. En disant qui j’ai rencontré. Ce jeune homme incroyable. Que je leur ai dit tout de suite. Ce jeune homme incroyable. En parlant. À Manon/Marie-Laure/Mathilde. Ce jeune homme incroyable. Puis à Agathe. Quelque semaine plus tard. Ce jeune homme incroyable. Puis à Gaëlle. Quelque semaine plus tard. Ce jeune homme incroyable. Car Agathe m’a dit appelle Gaëlle. Appelle Gaëlle. Qui m’a souri au téléphone. M’a dit pas tout de suite, mais on peut commencer le travail à la rentrée. Le téléphone a souri de cette rentrée incroyable tout de suite avec ce jeune homme incroyable et ses parents. Le contact a sourit, et on s’est mis à travailler le mois d’après.
On a travaillé. À Pantin, travaillé. À Chateau-Thierry, travaillé. À Corbeil-Essonnes, travaillé. À Avignon, travaillé, pour une étape de travail. Un cadre super. Pour une étape très belle de travail. À La belle scène saint-denis. À Avignon. On a présenté sur belle scène 20 minutes d’une étape de travail très belle. Et dernièrement c’était 10 minutes, on a réduit, pour le festival IMAGO on a réduit, avec Vanina marraine, dernièrement, pour IMAGO par Vanina, on a réduit pour ouvrir ici, à Corbeil-Essonne, toujours avec Vanina, une petite heure de présentation, petite heure avec les bla bla, voilà où on en est, pour parler grosso modo de la genèse du projet, pour grosso modo projeter la génèse vers une ouverture à la danse de Jean-Romual, un garçon de son âge.
CE QUI ÉCHAPPE

Quelle est ma parole dans ce duo danseur/chorégraphe ? Car il s’agit que chacun des gestes trouve son espace : au danseur, son jeu dansé ; au chorégraphe, sa mise en scène ; à l’écrivain, sa forme textuel. Que chacun erre dans sa recherche, que chacun voie la maîtrise de son jeu/je s’échapper, et qu’il faille raconter ce qui échappe à chacun : le pas de danse, le pas chorégraphique, le pas de l’écriture. Et qu’en racontant ce qui échappe de part et d’autre, l’on mettrait en mot le cœur de la pièce.