MANIFESTE
Les hommes et la médiation en question

par Marie Parent & Joël Kérouanton, mars 2024

Variation écrite en mars 2026 à l’occasion de la Quinzaine internationale des droits des femmes organisée par la Maison de quartier de Kerlédé, à Saint-Nazaire


ça n’a pas de sens d’imaginer possible la collaboration artistique entre une femme et un homme

comme ça n’a pas de sens de vouloir vivre alors que l’on va mourir

entre l’homme et la femme, c’est foutu mais

prenons le cas d’une femme et d’un homme qui veulent travailler dans l’impossible

D’un côté, Marnie Chaissac, autrice de Plates coutures, une œuvre plastique et féministe. De l’autre, Joël Kérouanton, auteur du Dico des spectateur·ices, un lexique collectif des manières de voir les œuvres.

la relation entre la femme-comédienne-artiste et l’homme-écrivain-médiateur va peut-être bien se passer… mais

on est conscient de l’issue

L’homme et la femme prennent acte : la domination masculine est ancestrale, et le contexte d’une action de médiation culturelle, même autour d’une œuvre féministe, ne rétablira pas l’équilibre.

l’échec est dans l’œuf

on va mourir avant d’être libre

on va certainement nous dire « vous voyez, ça marche »

oui, enfin non
plutôt non
non

on va quand même faire l’expérience de ne pas se comprendre et en dire quelque chose

conscients que ce travail ne rééquilibrera peut-être pas grand-chose, la femme et l’homme veulent continuer à chercher

on peut faire l’hypothèse que l’homme va continuer à apprendre à se taire, à mourir à soi, à travailler à être juste un homme et un homme juste, et il en tirera probablement des bénéfices de vivre — aussi, à chaque action il se dépossèdera de quelque chose, comme un acte psychomagique

l’homme s’interrogera en permanence : dans quelle mesure participe-t-il, à son corps défendant, au désastre de la domination masculine ? Il a conscience que la réception de son geste artistique est conditionnée par sa position masculine — il en est désolé

on peut faire l’hypothèse que la femme va subir la peur ancestrale de ne pas exister

La femme s’interrogera en permanence : dans quelle mesure son projet artistique ne sera-t-il pas phagocyté par l’homme, avant de mourir comme un lapin devant une voiture ? Elle a conscience que l’œuvre poétique des spectateur·ices, dans leur errance interprétative, menace Plates coutures dans une société patriarcale où l’œuvre masculine remporte un accueil plus fort parce que plus légitimes — elle en est affligé

La femme ne travaillera pas à l’émancipation des spectateur·ices à partir de sa propre œuvre. Elle sera absente physiquement de l’espace de médiation… mais une invention symbolique la représentant surveillera l’homme, pour qu’il ait mauvaise conscience

on le voit bien, les conditions de sécurité ne sont pas optimales pour la femme

ce manifeste est une première mesure compensatoire, visant à contrebalancer les dommages qui seront causés à la femme par ce projet de médiation mené par l’homme, et qui n’ont pu être évités ou limités autrement.

d’autres mesures compensatoires seront à inventer, par l’homme et la femme, par le public, au fil des expériences

un nombre limité d’expériences suffirait à produire les conditions poético-scientifique pour tester cette démarche et en tirer des conclusions notoires

on fait ce pari de la rencontre

un truc socialement impossible

on le fait en conscience

on aura beau se préserver de nombre de dangers autour de cette expérimentation artistique, la puissance de le femme ne sera jamais véritablement touchées du doigt

il faudra certainement se faire une raison : il y aura toujours plus d’angles morts, de pièges, de coups de filet, d’embûches, d’embuscades, de guêpiers, de guets-apens, de panneaux, de traquenards que nous n’aurons jamais imaginés.


en conséquence :


cette expérience s’autodétruira arbitrairement après trois coups