Silahkan

Cet article est le récit d’une soirée « Critique des spectateur·ices » menée avec le théâtre Point- Favre et les Investigators, autour du spectacle « Silahkan » de la compagnie 7273
Théâtre Point-Favre, 7 mars 2026.
Après une résidence à Bali, la chorégraphe Laurence Yadi propose une nouvelle création pour jeune public, un voyage plein d’humour, de poésie et d’émotion. Cette pièce est imaginée dans un décor en perpétuelle métamorphose, un monde mobile constitué d’objets ordinaires, mais qui deviennent extraordinaires.
En Balinais, Silahkan signifie « s’il vous plaît ». C’est un mot qu’on apprend à dire dès l’enfance, un mot ordinaire, mais qui se révèle précieux pour les enfants. C’est un sésame qui ouvre la porte à des désirs, des cadeaux, des projets. Ce mot du quotidien, ce mot ordinaire ouvrira sur le monde magique des contes, habités par des princesses, des dieux, des démons et des guerriers, et tous les aléas qu’un voyage si lointain peut engendrer.
PRÉSENTATION DE SILAHKAN PAR LE THÉÂTRE POINT-FAVRE
Ça commence mal.
Ou bien ça commence très bien.
— Aimé l’expérience ?
— Oui… non… si, si. Pardon : si.
— Positif pour tout le monde, alors ?
— Oui.
— Oui.
— Oui.
Voilà. Critique officielle.
Brute.
Sans appareil théorique.
Sans note de bas de page.
Et pourtant.
Dans le hall, après Silahkan de la compagnie 7273, quelque chose d’assez rare se produit : la danse contemporaine se retrouve commentée par un groupe d’ados qui n’ont pas prévu de faire de la théorie, mais qui la font quand même. Avec une énergie qui dépasse, parfois, les adultes présents. Comme si les ados avaient enfilé dix canettes de Red Bull.
I·Elles sont neuf ados à la franche détermination, et viennent d’interroger les spectateur·ices.
Ce qu’i·elles récoltent, ce ne sont pas des analyses.
Ce sont des mots. Des mots du public augmentés de leurs propres mots.
Et ces mots font travailler la danse.
D’abord les impressions.
— La musique faisait penser à la jungle. Elle fait peur.
— Je n’écouterais pas cette musique dans la vie de tous les jours.
— Il y a de la joie, quand même, de l’imaginaire et de la poésie.
— Oui, mais y avait pas de paroles.
— Y avait pas de texte. C’était de la danse.
La danse contemporaine a souvent rêvé d’un art sans texte, sans narration, où le mouvement serait une pensée autonome. Le chorégraphe Merce Cunningham parlait déjà d’une danse qui « ne raconte rien, mais qui propose une expérience du temps et du mouvement ».
Les ados, el·leux, disent simplement : « Il n’y avait pas de paroles. » D’ailleurs, i·elles ne sont pas les seul·es. Une femme, rencontrée lors de leur petite enquête, préfère plutôt « les trucs genre la comédie. Avec du texte. »
Et soudain on comprend mieux le problème. Un spectacle sans mots peut faire écran à l’expérience.
Sur scène : une danseuse, des tissus, des transformations.
Beaucoup de tissus. Du monde entier.
— On a demandé combien il y en avait, raconte un Investigator.
— Une personne a dit 30. Une autre 200.
Enquête auprès de l’artiste : 40 tissus. En coton ou synthétique.
Quarante.
Point.
Enfin un nombre pour s’accrocher dans ce dédale.
On pourrait presque penser à Yvonne Rainer, qui écrivait dans les années 1960 que la danse pouvait être « une suite d’actions ordinaires, sans hiérarchie spectaculaire ».
Les tissus deviennent alors des partenaires, des accessoires, des partenaires de jeu.
Mais les ados n’emploient pas ces mots. I·Elles poétisent ce qui se joue sur scène. C’est infiniment plus parlant. « À un moment, quand elle a enlevé tous les bouts de tissu, elle les a balancés. Elle les a maltraités. C’était vraiment de la maltraitance tissudiale. »
I·Elles disent aussi :
— Elle a fait des petites îles avec.
— Moi je pensais que c’était des maisons avec des lumières.
— Quelqu’un a dit que c’était des petits monstres.
La danse contemporaine adore parler d’imaginaire ouvert.
Les ados le pratiquent immédiatement. Le concept de « maltraitante tissudiale » mériterait d’ailleurs d’être enseigné dans toutes les écoles de danse contemporaine. Surtout en 2026, où il n’y a presque plus un spectacle sans tissus dans la scénographie.
Les images se multiplient.
Robot.
Chevalier.
Dragon.
Autruche.
Un ado lance : « Le grand dragon a mangé le petit dragon. »
C’est drôle.
Mais c’est aussi une question sérieuse.
Car, depuis les années 1980, la danse contemporaine interroge la métamorphose du corps. Le corps n’est plus seulement humain, il devient animal, mécanique, hybride.
La théoricienne Susan Leigh Foster parle de « corps chorégraphique », un corps qui se reconfigure selon les imaginaires qu’il active.
Les ados, el·leux, disent : « On ne savait pas si c’était un humain ou un robot. »
Même diagnostic.
Autre vocabulaire.
Mais la critique la plus radicale arrive par une Investigator.
— Beaucoup de personnes interviewées ont dit qu’il y avait un côté animal.
Question :
— Et toi tu es d’accord ?
— Pas trop. J’ai absolument rien vu. C’est abstrait.
Voilà.
La danse contemporaine s’est construite sur cette idée d’abstraction du mouvement.
Déjà Rudolf Laban au début du XXᵉ siècle cherchait à penser la danse comme une organisation pure d’énergie et d’espace.
Et une Investigator arrive.
Elle regarde.
Elle dit : « C’est abstrait. »
Fin de conférence. La spectatrice-abstraite a tranché.
Mais ce qui se joue là dépasse la danse.
C’est une question politique.
Qui a le droit de parler de l’art ?
Le philosophe Jacques Rancière rappelle que celle et celui qui est spectateur « n’est pas un ignorant qu’il faudrait instruire ». Pour lui, il existe une égalité des intelligences : chacun·e peut produire du sens à partir de ce qu’i·elle voit.
Et c’est exactement ce qui se passe ici.
Les ados n’expliquent pas la danse.
I·Elles la traduisent.
Jungle.
Aladin.
Reine des neiges.
Queue d’un animal (un marsupilami ?).
Vide.
Chaque mot ouvre une hypothèse.
Rancière dirait que chaque spectateur·ice « compose son propre poème avec les éléments du spectacle ».
La discussion continue.
Un moment intrigue tout le monde.
La danseuse s’arrête.
La musique continue.
Bug ?
« Comme si elle s’était trompée », dit une Investigator.
Peut-être.
Mais l’histoire de la danse contemporaine est pleine de ces moments où l’erreur devient méthode. Steve Paxton, pionnier du contact-improvisation, rappelait que l’improvisation consiste à « rester avec ce qui arrive ».
Les ados racontent les échanges autour de l’improvisation : « On dirait, la danse, elle avait été inventée sur le moment même. Y en a, des spectateur·ices, i·elles ont dit genre parfois elle improvisait. »
Même idée.
Avec ce phrasé si caractéristique des ados.
« Rester avec ce qui arrive » d’un côté. « Inventée sur le moment même » de l’autre. Des formules courtes pour dire la même chose. Les Investigators font du Steve Paxton sans le savoir. I·Elles pratiquent l’art brut de la pensée en danse.
Puis surgit un détail technique.
Sur le plateau, des croix au sol.
Des repères.
Pour savoir où être.
Face public.
Dos public.
Parce que la danseuse voit très peu. Elle porte des tissus qui recouvrent sa tête. Elle EST tissu. D’ailleurs, on ne sait pas où se trouve son visage. Est-ce une femme, un homme ? En soi, on ne sait pas. Un animal ? Un enfant ? Un chimpanzé ? Toujours est-il que la danseuse ne voit quasiment rien.
Les ados imaginent immédiatement le danger.
— Mais si elle croit être face au mur…
— … et qu’elle est face au public…
— … et qu’elle tombe dans la fosse ?
— C’est chaud !
Rires.
Derrière la blague il y a une vraie question : la danse est une cartographie invisible. Un système de repères, de trajectoires, de mémoire corporelle. Une « partition spatiale », pour la chorégraphe Anne Teresa De Keersmaeker.
Les ados, el·leux, voient juste des croix.
Et ça suffit.
La plaquette aussi laisse place à quelques glissements d’interprétation.
« Sur le truc [la plaquette] c’était écrit Bali. C’est quoi le rapport avec le ballet ? »
Pause.
« Ah. Bali. »
Deux lettres d’écart, et tout un monde qui bascule. D’un côté, l’île indonésienne où la pièce a été pensée, l’île aux femmes couvertes de tissus. De l’autre, l’imaginaire du ballet classique qui surgit par réflexe. La médiation commence là, dans ce petit télescopage sonore : quand la lecture dérape légèrement et fabrique une autre hypothèse.
Les spectacles aiment parler de circulation des cultures ; les Investigators, eux, pratiquent surtout la circulation des mots. Et parfois, entre Bali et ballet, il suffit d’un battement d’oreille pour que la danse change de continent.
La discussion dévie vers TikTok.
« Les danses là-bas sont improvisées », dit quelqu’une.
Et soudain un vertige.
Car la danse contemporaine a passé cinquante ans à défendre l’improvisation comme geste radical.
Et maintenant ?
Les adolescent·es improvisent devant leurs téléphones tous les jours.
La frontière tremble entre les pratiques professionnelles et les danses en amateur·ice, non instituées. La frontière tremble mais quelques Investigators ont enquêté auprès de l’artiste : trois mois de travail pour créer Silahkan. Beaucoup d’idées abandonnées. Échauffement tous les jours de 9h à 14h.
« C’est cardio », résume une ado.
Une question apparaît alors, presque malgré tout :
Les ados peuvent-i·elles penser la danse contemporaine ?
Réponse : i·elles la pensent déjà.
Pas avec des concepts. I·elles les évacuent direct, les concepts, « Je n’aime pas l’art moderne » ou « Le moderne, je ne sais pas trop ».
I·Elles pensent la danse avec des images.
Avec des phrases incomplètes.
— Une dame qui gigotait avec des tissus.
— On ne savait pas si c’était devant ou derrière.
— Elle nous a fait l’autruche.
— Ça faisait peur.
Et ces phrases touchent quelque chose d’essentiel.
Car la danse contemporaine, depuis un siècle, cherche précisément ça : un art qui ne dicte pas ce qu’il faut voir.
Un art qui ouvre des interprétations.
Vers la fin de la discussion, une voix féminine résume le spectacle comme un jeu. Silahkan, c’est comme un enfant qui ouvrirait sa boîte de jeu et qui dirait : « Ah ! Tiens ! Si on jouait à ça, ou à ça ? »
Une boîte ouverte.
On sort un tissu.
Puis un autre.
On devient sorcière.
Puis dragon.
Puis autruche.
Et là, soudain, la théorie rejoint l’enfance.
Car beaucoup de chorégraphes parlent aujourd’hui de jeu comme principe de création. Le philosophe Johan Huizinga écrivait déjà que la culture naît dans le jeu.
Les ados n’ont pas lu Huizinga.
Mais i·elles reconnaissent immédiatement le geste.
Alors peut-être que la vraie question n’est pas :
les ados comprennent-i·elles la danse contemporaine ?
La vraie question serait plutôt :
la danse contemporaine est-elle prête à écouter les ados ?
Parce qu’i·elles regardent sans protocole.
I·Elles ne savent pas ce qu’il faut penser.
Donc i·elles pensent autrement.
Et peut-être que la danse contemporaine — avec ses robots, ses dragons, ses 40 tissus et ses silences — a justement besoin de ces spectateur·ices-là. Cel·leux qui acceptent de ne pas savoir ce qu’on voit.
Cel·leux qui disent : « J’ai absolument rien vu. »
Et qui continuent quand même à regarder.
Pour Le Dico des spectateur·ices
Joël Kérouanton,
à partir des paroles des Investigators (AJ, Amel, Diana, Eren, Julia, Léa, Margaux, Matina, Melissa, Wati)









