Préambule sans chichis

Disons-le tout net : écrire sur un spectacle qu’on n’a pas vu, c’est une très mauvaise idée. À peu près aussi crédible que chroniquer un concert de métal en salle depuis le parking.
Pourquoi ? Parce que le spectacle vivant ne supporte pas la distance de sécurité. Il exige des corps. Des corps dans la salle, des corps sur scène. Pas des comptes rendus à distance ou par procuration.
Le théâtre, au fond, c’est simple : ça tient à une collision. Une friction entre spectateur·ices et artistes. Une histoire de présence, de souffle, parfois de malaise, parfois de grâce.
Et puis, soudain, il se passe « quelque chose ». Un truc fragile, électrique, imprévisible. Impossible à capturer à froid. Impossible à vivre en replay.
Ça n’existe que là. Dans la boîte noire du théâtre. Quand la scène et la salle se branchent l’une à l’autre comme deux amplis un peu trop poussés. Et que, pendant un instant, tout le monde est pris dans le même courant. Alors oui, il peut y avoir des effets larsen — et c’est tant mieux : les un·es et les autres font l’expérience de ne pas toujours se comprendre.
Une fois qu’on a dit ça, on est bien embêté. Parce qu’il va falloir faire une entorse à la règle.
Les Investigators, ça se passe en Suisse. Je vis à Saint-Nazaire. Mille kilomètres plus à l’ouest sur la carte. Autant dire que je ne peux pas débarquer à Genève tous les quatre matins.
Pourtant, cette aventure de spectateur·ice — unique au monde, oui oui, unique — existe bel et bien.
Et nous l’avons créée ensemble, là, sur les rives du lac Léman, dans le canton de Genève, à Chêne-Bourg, au théâtre Point Favre. Avec une asso du coin, D’ici danse. Ici on danse. Ici on parle de danse. On parle de spectacle, tout court, d’ailleurs. On danse et on parle. On parle et on danse. On pense, aussi. D’ici danse. D’ici pense.
Un jour, avec Margaux Monetti — l’artiste-D’ici-danse-et-architecte de tout ce sacré ramdam —, on s’est dit un truc.
Les gamin·es qui fréquentaient l’asso pendant les fameuses Semaines signatures ont grandi. Les voilà ados. Toujours là. Toujours curieux·ses.
Alors pourquoi s’arrêter là ? Pourquoi ne pas prolonger l’aventure par un geste citoyen ? Au lieu de se plaindre de ces ados qui doutent et qui râlent, la commune Chêne-Bourg les missionnerait pour une drôle d’enquête :
collecter la parole des citoyen·nes à la sortie des spectacles.
Les gens parlent.
Les ados notent, restituent, en discutent lors d’agoras, et enregistrent le tout.
Et moi, dans l’histoire, mission reçue : faire quelque chose de tout ça. Transformer ces paroles attrapées à chaud — impressions, éclats de pensée, petits règlements de comptes avec la scène — en critiques collaboratives de spectacle.
Les ados collectent et discutent.
J’écoute les bandes.
Et j’écris.
D’ici Chêne-Bourg.
De là-bas Saint-Nazaire.
Mille kilomètres entre les deux.
Un petit projet francophonique, en somme.
Et, mine de rien, une drôle de machine à faire parler le théâtre.
COMMENT ÇA SE PASSE ?
Là, après les spectacles, avec Margaux Monetti, une petite bande d’une dizaine de fou·lle·s furieux·ses prend position dans le hall. Des ados. Déterminé·es. Chauffé·es à blanc. Et i·elles ne lâchent pas l’affaire.
Parce qu’au moment où les spectateur·ices filent vers la sortie — manteaux déjà sur le dos, enfants sous le bras, regard vissé sur l’horloge — i·elles les interceptent.
Faut dire que le public a mille bonnes raisons de s’éclipser.
Samedi soir. Dîner chez des ami·es.
La semaine dans les pattes.
L’envie de rentrer en silence, de laisser le spectacle tourner tranquillement dans la tête.
Ou, tout simplement, pas très chaud pour raconter ses états d’âme à une bande d’ados.
Sauf que ces ados-là ont décidé d’occuper le terrain.
À Chêne-Bourg, quand le spectacle finit, ça ne finit pas vraiment. Le hall devient un champ d’affiches fluo, une sorte de mini-ZAD de la parole spectatrice.
On y lit, en lettres qui claquent :
VENEZ DISCUTER, ON EST SYMPAS !
VENEZ PARLER EN FAMILLE !
QU’EST-CE QUI A ATTIRÉ VOTRE ATTENTION DANS CE SPECTACLE ?
VENEZ NOUS PARLER !
ICI, ON PARLE SANS CHICHI.
Et devant tant d’enthousiasme, tant de culot, tant de bonne humeur un peu sauvage, certain·es spectateur·ices finissent par s’arrêter.
Pas longtemps.
Cinq minutes.
Dix tout au plus.
Mais assez pour lâcher une impression, un souvenir encore chaud, une pensée qui traînait dans un coin du cerveau. Parfois une pique bien envoyée aux artistes.
Car la·e spectateur·ice chênois·e est libre. Archi libre.
On ne la lui fait pas.
Et c’est là que le truc devient franchement intéressant.
Parce que ces ados — les Investigators, comme i·elles se font appeler — ne sont pas là pour faire de la figuration. Ni pour distribuer des flyers en mode animation culturelle du samedi soir.
Non. I·Elles enquêtent.
Sur le spectacle. Sur le public. Sur ce qui reste dans la tête quand la lumière s’éteint et que le rideau est tombé.
I·Elles notent. I·Elles questionnent. I·Elles relancent. Parfois ça tangue un peu. Parfois ça dérape. Parfois c’est brillant.
Mais surtout, ça respire.
Parce que, soudain, le théâtre lâche ses appuis.
Plus de critique officielle. Plus de discours savant. Plus de programme de salle qui explique au public ce qu’il est censé comprendre.
Juste des spectateur·ices qui parlent.
Des ados qui écoutent.
Et un hall de théâtre qui devient, pendant quelques minutes, un drôle de laboratoire de pensée vivante.
Une sorte de Metalcore de la parole spectatrice.
Brut.
Direct.
Sans chichi.
Et mine de rien, c’est peut-être là que le spectacle continue vraiment.

