Dis, pourquoi la radio ?

Cet article est le récit d’une soirée « Critique des spectateur·ice » menée avec le théâtre Point-Favre et Les Investigators, autour du spectacle « Dis, pourquoi la radio ? » de Lucas Thorens.
Théâtre Point-Favre, 2 avril 2026.
Et si l’on voyait sur la scène d’un théâtre une émission de radio ? Et si le producteur, animateur de l’émission soudain pouvait figer le temps, se lever de sa chaise et s’adresser à vous pour vous dévoiler les coulisses de ce média de manière ludique et décontractée ?
Le spectacle alterne entre anecdotes, surprises, fictions poétiques, exemples concrets et questions existentielles. Pourquoi faire de la radio ? Que peut encore dire ce média aujourd’hui ? Qui est la poutre céleste ? Est-ce que les animateur·ices dansent pendant les chansons ? Pour ne citer que quelques-uns des thèmes abordés… le temps d’une émission de radio.
Producteur d’émissions de radio à la Radio Télévision suisse (RTS), Lucas Thorens a participé à plusieurs programmes alliant humour et érudition, dont les émissions « Dis, pourquoi ? » et « Pantagruel », dans laquelle il déclinait des classements de toutes sortes, toujours étonnants, savants, cocasses et même utiles pour briller en société ! Ami des loutres et des poneys, il a plusieurs centres d’intérêts, comme la pyrogravure, l’aquaplaning en espadrilles ou encore les mystères de l’existence…
PRÉSENTATION DE DIS, POURQUOI LA RADIO ?» PAR LE THÉÂTRE POINT-FAVRE
Les Investigators reviennent de mission comme d’autres rentrent d’un terrain lointain, avec dans les poches non pas des objets mais des phrases. Des phrases brutes, parfois cabossées, souvent inachevées. « Sur scène, qu’est-ce qu’il y avait ? Des micros, des lumières qui changent de couleur, une personne qui parle. Une table. Sais pas… Des trucs. » L’enquête commence là, dans cette hésitation à nommer. Non pas ce qui manque, mais ce qui résiste et persite dans le souvenir immédiat d’après-spectacle.
Dis, pourquoi la radio ? de Lucas Thorens n’est presque jamais décrit frontalement. Le spectacle affleure par fragments : « l’horloge, le timer », « les mouvements pour la technique », « derrière la vitre ». Un monde d’appareils et de gestes spécialisés. Et déjà, une première ligne de fracture : « Tu dis que tu n’as rien compris ? — Ce que disait le comédien. Les mots qu’il employait. C’était dur, même si le gars était bon. » Comprendre devient l’étalon, la mesure implicite. Or cette mesure vacille aussitôt.
L’un des Investigators rapporte : « J’ai dit à l’artiste que j’avais presque rien compris. […] Et il a dit : “Quels moments devraient être compréhensifs pour les jeunes ? Les moments débiles ou les blagues ?” Nous on a dit franchement : “les deux”. » Ici, la compréhension se négocie. Elle n’est pas donnée, elle se discute après coup, presque comme un service attendu : rendre compréhensible ce qui serait trop dense, trop « adulte ». Mais que veut-on dire exactement par « comprendre » ? Saisir les références ? Suivre un fil narratif ? Ou simplement rire au bon moment ?
Car le rire, lui, circule même sans clé. « À des moments, je rigolais parce que y avait des gens qui rigolaient. Mais je ne savais même pas pourquoi je rigolais. » Cette phrase, à elle seule, fissure l’édifice. Comprendre ne serait donc pas la condition du plaisir. On peut rire par contagion, par rythme, par ambiance. « Certain·es spectateur·ices devant moi n’arrêtaient pas de rigoler. […] I·Elles rigolaient à gorge déployée. » Le rire déborde, devient presque un événement autonome, parfois envahissant, presque violent pour les autres spectateur·ices.
Alors, qu’est-ce que ça fait, ce spectacle ? Moins quelque chose à décoder qu’un moment à traverser. Une ambiance « un peu bizarre », affirme une Investigator. « Les gens, en sortant du spectacle, étaient assez mouvants, ils ne se posaient pas. » Et hors scène, la difficulté à enquêter : « Beaucoup ont refusé de parler. » Comme si la difficulté de comprendre se doublait d’un refus de dire. Ou peut-être l’inverse : ne pas vouloir parler parce qu’on ne sait pas quoi dire, faute d’avoir compris ce qu’il fallait comprendre.
Alors, quand on ne comprend pas, et qu’on a la chance d’être des Investigators, on pratique le détour et on va voir l’artiste sortant de scène. On gratte la biographie comme on chercherait une prise. « Il n’est pas vraiment genevois, il est né à Bâle… » — et soudain, ça accroche : un enfant, « trois heures de trajet », un travail à la RTS.
Faute de saisir le geste, on entre par la personne : comprendre moins ce qui est fait que d’où ça vient. Comme si, à défaut de décoder l’œuvre, on pouvait au moins suivre la ligne de vie qui l’a rendue possible.
Une spectatrice, pourtant, « a tout compris ». Elle ignorait ce qu’elle allait voir. « Une amie l’a emmenée à l’improviste. Elle a beaucoup aimé le spectacle. » Mais très vite, la spectatrice-qui-a-tout-compris fourche : elle parle de Londres, d’une ville où se parle le « vrai anglais », pas l’américain ni l’australien. Le discours dévie. Comprendre n’empêche pas de s’échapper. Peut-être même que comprendre autorise, voire exige ces détours. À moins que la compréhension ne soit ici une formule sociale, une manière de clore la question.
À l’inverse, l’incompréhension devient un territoire fertile. « Y avait trop de “ref”. Trop pour les vieux et vieilles ! Alors que le one-man-show, c’est pour tout le monde d’habitude. » Diagnostic rapide, générationnel. Le spectacle serait codé, adressé ailleurs. Mais cette hypothèse se fissure elle aussi : « Y avait des jeunes de 17 ans. Ça se voit, i·elles étaient obligé·es de venir. » Rien n’est stable : ni les publics, ni les niveaux de lecture, ni les attentes.
Une autre ligne apparaît, plus subtile : le doute sur le réel. « L’artiste travaille vraiment à la radio ? […] Je croyais que c’était une mise en scène. » Puis : « Mais c’est une émission de radio enregistrée ? C’est vrai ou pas, du coup ? » Et encore : « C’est complément une voix de la radio. Grave puis aiguë. Avec des accents de malade. » Ici, comprendre ne signifie plus seulement suivre, mais trancher entre vrai et faux. À distance, en écoutant ces paroles brutes dans mes écouteurs intra-auriculaires, une impression persiste : l’artiste joue son propre rôle à la radio, tout en étant sur scène, dans un espace de fiction. Il brode, sans doute, entre sa vie réelle et une vie réinventée, déplacée, enrichie, même.
Un autre fil se tisse, très discret, presque technique : celui du regard. Une Investigator, qui pratique elle-même la scène par la danse, formule une hypothèse précise, presque technique. Elle sait — par expérience — que la lumière aveugle. Que, depuis le plateau, on ne voit pas vraiment la salle. Et pourtant, dit-elle, « le comédien faisait comme s’il nous voyait ». Il adressait, il regardait, il jouait avec le public. Simulation maîtrisée d’une présence réciproque. Faire comme si voir était possible, alors même que les conditions matérielles l’empêchent.
Le doute s’épaissit : que voit-il vraiment ? Que fabrique-t-il en feignant de voir ? Et nous, spectateur·ices, que croyons-nous partager avec lui ? Autant de questions qui auraient pu être posées, notent les Investigators… surtout si l’artiste dit lui-même être stressé. Mais sur le moment, elles restent en suspens, comme souvent. Là encore, comprendre se dérobe, remplacé par une intuition : quelque chose se joue, mais pas forcément là où on l’attend.
Et puis il y a la fatigue. « Suis fatigué. Mon cerveau il réfléchit trop. » On entendra même : « J’ai envie de doudou, là. » Comprendre demande un effort, une disponibilité. Quand elle manque, l’intention « lâche ». Le spectacle devient alors un bruit de fond, un flux parmi d’autres. Même la question d’une spectatrice adulte (« C’était un super acteur, quand même. Il jouait pas mal, non ? ») laisse pantois Les Investigators. Peut-être que le malheur des spectateur·ices commence là : dans cette injonction silencieuse à comprendre coûte que coûte, même quand le corps dit non. Le bonheur, à l’inverse, serait peut-être d’assumer pleinement cet état : être spectateur·ice de ne pas comprendre.
Pourtant, des prises existent. Le paquet de Maltesers qui tombe. Les « moments un peu stupides ». Le numéro de téléphone de la femme, vrai ou faux (l’artiste aurait été invité sur LFM - Lausanne FM pour parler des boulettes qu’il aurait pu faire à la radio. Il a raconté avoir cité le numéro de sa femme plutôt que le numéro de la radio pour avoir des feed-back des auditeur·ices). Des micro-événements, immédiatement appropriables par tout à chacun, y compris et surtout Les Investigators. Là, quelque chose se partage sans mode d’emploi. Pas besoin de comprendre la politique genevoise ou les références radiophoniques.
Alors pourquoi ce mot, comprendre, revient-il avec autant d’insistance ? Peut-être parce qu’il sert de boussole dans un monde qui n’en est pas une. « On ne comprend pas le monde », pourrait-on entendre en filigrane. Et pourtant, on entre dans une salle avec l’idée qu’ici, au moins, quelque chose devrait se livrer, se clarifier. Une attente presque morale : que le spectacle fasse sens, et que ce sens soit accessible.
Mais les paroles récoltées racontent autre chose. Elles montrent des spectateur·ices qui bricolent avec ce qu’i·elles ont : des bribes, des impressions, des rires empruntés, des jugements rapides, des fatigues assumées. Elles montrent aussi que comprendre n’est qu’une des modalités possibles de l’expérience — et pas forcément la plus décisive.
« C’était drôle pour les moments que l’on a compris. » La phrase semble évidente. Elle pourrait se retourner : et pour les moments non compris ? Ils ne disparaissent pas. Ils restent là, peut-être comme une matière opaque, peut-être comme une promesse différée, peut-être simplement comme du temps passé ensemble dans une salle.
À la fin, les Investigators concluent : « Bonne nuit. » Comme si l’enquête s’arrêtait moins sur une réponse que sur un épuisement partagé. Comprendre n’a pas été atteint, ou pas entièrement. Mais quelque chose s’est tout de même produit : une circulation de paroles, un relevé minutieux des écarts, une cartographie fragile des malentendus.
Et si le paradoxe était là : vouloir comprendre des spectacles fabriqués dans un monde que, collectivement, nous ne comprenons déjà pas. Peut-être que le théâtre — ou ce qui s’en rapproche — ne vient pas résoudre cette énigme, mais la rejouer. Non pas offrir des réponses, mais rendre visibles nos attentes de réponses.
Les adolescent·es, eux, n’ont pas tranché. I·Elles ont laissé les phrases ouvertes. « Sais pas… Des trucs. » C’est peut-être, au fond, la description la plus juste.
Pour Le Dico des spectateur·ices
Joël Kérouanton,
à partir des paroles des Investigators (Amel, Eren, Julian, Lea, Léandra, Margaux, Wati).


