IV - Fragments Phelippien


Est-ce que tu veux parler de l’autisme ? Jean-Romuald me dit : c’est quoi l’autisme ?






Ethan s’installait dans le silence. Heddy s’installait dans le silence. Lou s’installait dans le silence.

Et Jean-Romuald, lui, s’installe avec de la musique. Ce n’était pas ma demande initiale, c’était la sienne. Et j’ai finalement beaucoup aimé sa proposition : la musique, plutôt que l’aridité du silence.






La semaine dernière, j’avais oublié que Jean-Romuald entrait avec une musique sur son téléphone. Clarisse, qui m’assiste, est revenue mercredi et me l’a fait remarquer. J’ai alors demandé à Jean-Romuald ce qu’il préférait au moment de s’installer sur scène.

Il a répondu : « le silence ».

Désormais, comme Ethan, Heddy ou Lou, il entre en silence.






Fernand Deligny : « Il s’agissait de saisir le moindre geste, de saisir l’opportunité d’un souffle, d’un espace pour inventer un autre geste, alors qu’inventer n’est peut-être pas si nécessaire. Il suffisait peut-être de suivre. »






À Château-Thierry, le père de Jean-Romuald assistait seul à une étape de travail quelques jours avant de la présenter à Avignon. Les paroles d’une musique disent : « On dit que je ne suis pas normal. » Je regardais la scène à travers ses yeux, en tous les cas l’interprétation que je m’en faisais. Était-ce (trop) violent ?

À la fin, il a simplement dit à son fils : « Ce que tu dis au début, c’est vrai. Les musiques parlent de ta vie. » Il en reconnaissait la justesse.

Sa mère, plus tard : « Tellement fière. »

Alors quelque chose s’apaise. S’ils valident, c’est que nous n’avons pas trahi.






La pièce De Françoise à Alice commence par un enregistrement un peu pourris où l’on entend : « Est-ce que tu veux nommer le handicap ? ». Alice répond : « Oui, je veux nommer ».

Françoise, en bonne « universitaire », demande : « Pourquoi c’est important ? »

Alice répond : « Pour que les gens sachent qui on est, qu’on existe ».

C’est Alice qui décide que, oui, c’est important de le dire. Et, du coup, une fois que c’est dit, on peut passer à autre chose.






À l’IME [Institut médico-éducatif], la première chose que j’ai vue, c’est le jardin. C’était magnifique : très grand, très vert. J’en ai fait la remarque. L’éducatrice m’a répondu : « Aucun parent n’arrive ici en trouvant ça beau. »

Parce que l’entrée à l’IME est souvent le moment où les parents prennent conscience que leur enfant est différent des autres. La dureté empêche de voir l’IME beau.

J’ai alors pensé aux parents de Jean-Romuald et à ce qu’ils avaient traversé.






Je pense à une autre anecdote qu’Angel, danseur stagiaire, a soulignée. Il m’a dit avoir été touché par le temps que nous avons pris — une bonne demi-heure — à chercher la bonne expression la plus juste pour Jean-Romuald.

Depuis un moment, on a , dans une liste de « Je n’aime pas… », cette phrase :

— « Je n’aime pas quand Mattéo m’a dit : “Tu veux ma photo ?”, parce que je l’ai regardé trop longtemps. À ce moment-là, mon cœur m’a fait mal. »

La semaine dernière, Jean-Romuald a craint qu’un autre Mattéo, un copain, se sente visé. Donc, pour éviter toute confusion, on a cherché ce qui pouvait les différencier : la taille, la couleur des cheveux, avec ou sans lunette…

À un moment on a trouvé « Mattéo, au collège ». Mais la scène ne s’était pas passée au collège : on a donc écarté cette piste. Puis Jean-Romuald y est revenu. On lui a redemandé : « C’était au collège ? ». Non, ce n’était pas au collège. Mais est-ce que ce fameux Mattéo a été au collège ? Oui ! Et Mattéo le copain ? Non ! Donc si on dit « Mattéo du collège », est ce que c’est bon ? Oui !

On a pris le temps. C’était important pour Jean-Romald.