II - Au bord du plateau
ÉTAPE DE TRAVAIL
Avec Mickaël & Jean-Romuald & le public
Théâtre de Corbeil-Essonnes, 11 décembre 2025, bord de plateau

Corbeil-Essonne. Un théâtre. Une scène immense. Jean-Romuald-au-T-shirt-jaune est debout. Face public. Il vient de danser et de présenter une « étape de travail ». C’est son premier vrai bord plateau public. A ses côtés, un autre homme. C’est Mickaël-aux lunettes-jaunes. Ils parlent à tour de rôle. Racontent leur travail commun. Enfin, là, c’est Jean-Romuald qui prend la parole.
merci à tous
d’être
là.
parce que ça (le travail) prend, et là j’ai été concentré (sur le travail).
Applaudissements
et je réussis à tout faire (le travail), j’ai réussi à tout donner (pour le travail).
Applaudissements
avant de commencer, j’étais un peu stressé — mais je vais le faire (le travail).
Vifs applaudissements
Corbeil-Essonne. Un théâtre. Une scène immense. Deux hommes se tiennent debout. C’est Mickaël-jaune et jaune-Jean-Romuald. Le public prend la parole.
Qui a composé la musique et les chants ?
Les musiques, c’est moi qui ait composé, et les chants c’est pas moi — Jean-Romuald
La danse de la maman, c’est sur une musique réunionaise, trouvée sur internet. On l’a choisit ensemble — Mickaël
Quelle est la part d’improvisation ?
C’est très très écrit, et c’est aussi très très libre — Jean-Romuald
Tu as une mémoire corporelle hors-norme.
Tu vas très très vite.
Tu as beaucoup de contrainte.
Tu as aussi beaucoup de liberté.
Tu fais sienne les danses.
Tu les fait grandir — Mickaël
Comment tu te sens ?Je.
me concentre.
Je.
travaille.
Et.
c’est tout
— Jean-Romuald
La dernière question est posée par un homme plein de bonhommie, traversé d’une empathie visible. « Comment tu te sens ? » En quelques mots, la phrase traverse la rampe. Elle quitte le velours de la scène pour entrer dans la familiarité d’une conversation presque domestique. La pose-t-on à tous les danseur·euses ou s’attarde-t-elle sur Jean-Romuald comme on insiste sur une différence, comme si le corps dansant aux lignes inattendues appelait un commentaire de plus. Une question voyeuriste ou une question juste sincère pour savoir comment, après l’effort, Jean-Romuald se sent ?
Jean-Romuald dit souvent que ça lui fait du bien, la danse. Quand il parle de danse — il sourit. Quant il parle de danse, il parle de concentration. La réponse est pro.
C’est un premier contexte professionnel. Il a eu sa première paie. Jean-Romuald n’a que 19 ans. En résidence artistique, il vit quelques jours loin des parents. Le soir il rentre dans un appartement loué près du théâtre, avec l’équipe artistique. Cela pourrait le déstabiliser. C’est une assurance qui s’installe. Il est plutôt dans une émancipation tranquille, comme le titre de la pièce qui murmure qu’un garçon, qu’une fille, à cet âge-là, peuvent déjà habiter le monde.
Mais quelqu’un le tutoie. On tutoie la jeunesse, on tutoie ce qui paraît fragile, on tutoie Alice à la boulangerie, Agathe au restaurant, même si elle ont quarante ans. Tandis que le tutoiement peut instaurer une atmosphère détendue, désamorcer une distance trop formelle, il crée de fait une asymétrie implicite, il engage une intimité langagière que l’autre n’a pas forcément choisie.
Alors la question revient, insistante : « Comment tu te sens ? » On pourrait aussi demander au public : ça se passe comment pour toi ? T’es comment, en vrai, après avoir vu Jean-Romuald danser ? Ça dit quoi dans ta tête ? Ça tient debout, à l’intérieur ? Peut-être que la question n’était pas un projecteur braqué sur Jean-Romuald, mais un miroir mal orienté, qui attend encore qu’on ose s’y regarder. Après tout, le travail chorégraphique et le travail du public ne font que commencer.

